De auteur à écrivain…Est-ce possible ?

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J’ignore si dans chaque “auteur” se cache un “écrivain” mais il y a un moment où un auteur se demande s’il serait capable de dépasser l’agrégation d’un savoir technique pour raconter une histoire. Je différencie bien les deux. Pour l’auteur, l’enjeu est de rassembler des process et proposer des solutions pour se positionner comme expert et construire sa crédibilité. Pour un écrivain, ce sera d’extérioriser un monde intérieur ou une histoire personnelle. Pour l’un le message prime, pour l’autre c’est le style.

Passer de l’un à l’autre ne coule pas de source. Ce n’est pas parce que vous savez suivre un plan rigide pour raconter votre métier en faisant une agrégation d’informations destiné à des professionnels que vous êtes capable d’écrire un roman dont l’histoire s’imagine au fur et à mesure de son écriture. C’est aussi passer du savoir à transmettre (parfois chiant, il faut le reconnaître) à une histoire passionnante que le lecteur ne lâchera plus.

Alors voilà, je m’y suis mis. Par curiosité, pour ne pas perdre le contact avec la langue française après avoir publié trois bouquins en anglais, par frustration aussi peut-être/sûrement. Chemin faisant, j’ai bien réalisé que mon histoire me dépassait. Que mon problème n’était pas la panne de la page blanche mais de rendre l’histoire aussi complexe qu’un roman de Peter F. Hamilton. Le plus chronophage est de faire les recherches pour utiliser des histoires réelles (le trésor disparu lors de la chute de Rome, le vocabulaire utilisé en 1885, la mort accidentelle du notaire, etc.), ce qui au final rend l’écriture encore plus fastidieuse que d’écrire un bouquin de management !

L’histoire : Sur fond de chasse au trésor, cinq personnages suivent des chemins qui ont les rassembler : un journaliste au chômage, une historienne israélienne, un ouvrier chasseur de trésor amateur, un lieutenant de police érudit et un mystérieux assassin cherchant à rassembler les carnets d’un abbé de venu célèbre par le “Da vinci Code”. Chacun d’entre eux mène une quête (de vérité, pouvoir, fortune, rédemption,…) qui va leur permettre de conclure une histoire débutée lors de la première chute de Rome.

« L’homme est prêt à croire à tout, pourvu qu’on le lui dise avec mystère. Qui veut être cru doit parler bas. » Malcolm de Chazal, 1902-1981.

Chapitre 1 (première partie) – Rennes le château, 24 octobre 1885

Gravir la longue pente monotone depuis le hameau de Caderonne aurait dû être une simple promenade. C’était sans compter la chaleur moite de ce début d’après midi qui avait changé la ballade de trois kilomètres du sentier muletier des Estous en marche forcée. Cette course à travers le Haut-Razès avait demandé plus d’une heure à l’homme visiblement exténué qui arrivait aux abords du village. Il marchait ainsi seul depuis Espéraza, le chant soporifique des grillons pour unique compagnie.

Le souffle court, il s’arrêta un moment et leva la tête avec effort. Il aperçu les contreforts de ce village planté sur son éperon rocheux et tassé autour de son château devenu inutile. « Biétaze ! Ancar tot cel camin ! » pensa-t-il en se redressant.

Même si le but de son périple était en vue, il devait encore gravir plusieurs centaines de mètres. Il avait le visage rougi par l’effort et sa chemise, blanche à son départ de Quillan, était à présent auréolée de sueur.

Encore heureux, le soleil avait disparu. Il avait pourtant laissé derrière lui une atmosphère lourde n’encourageant pas l’effort. Et comme pour rendre sa marche encore plus inconfortable, la petite brise chaude qui l’accompagnait s’arrêta brutalement. Le silence des quelques arbustes et des hautes herbes enclavant le chemin pierreux accrut le chant des grillons.

Son costume de ville fripé, son chapeau poussiéreux, sa cravate dénouée et son ventre bedonnant indiquaient sa profession aussi sûrement que s’il portait une fourche sur l’épaule. Il devait être notable ou commerçant, certainement pas maraîcher, vigneron ou artisan, comme la plupart des habitants du village dont il atteignait maintenant la table rocheuse.

S’il avait préféré faire le trajet à pied par ce chemin rocailleux, et non pas avec sa voiture via la route de Couiza, c’est que l’affaire qui l’amenait ici devait être traitée avec la plus grande discrétion. Préparer ses chevaux aurait apporté trop d’attention à ce déplacement qu’il n’aurait pu justifier professionnellement.

Le dos courbé et les deux mains sur les genoux pour reprendre son souffle, Raymond Escolier, notaire de Quillan, comme son père et son grand-père avant lui, arrivait enfin à Rennes le château. Il ne lui restait plus qu’à gravir la courte rue qui devait l’amener sur les lieux de son rendez-vous, le presbytère en face de la petite église du village connue dans la région pour son état de délabrement. Penser à l’anisette qu’il s’offrirait à son retour l’incita à repartir.

Passé la poterne de l’entrée sud, il ne pu résister à la tentation que lui offrait un banc de pierre pour s’octroyer quelques minutes de repos, retrouver son souffle et une bonne contenance. Il remit sa cravate autour de son col cassé, défroissa sa veste trop épaisse pour un mois d’octobre, ôta ce damné caillou de sa chaussure et échangea un bonjour avec un paysan qui rentrait sa carriole au village. Futilement arrangé, il se remit en route par la rue des marronniers, prêt à achever son parcours.

Maître Escolier commençait à être familier avec les maisons de Rennes le château, non pas que son étude ait beaucoup à faire ici. Pourtant ses visites au village devenaient de plus en plus fréquentes et régulières au fur et à mesure que les travaux de traduction qu’il avait commandé avançaient. Il connaissait maintenant bien l’histoire de ce village qui lors de sa création s’appelait « Rédé » ou « Rhedae » selon le cartulaire de Capcir – ce qui signifiait « les chariots », enfin, le pensait il. Le notaire connaissait maintenant les différentes théories qui divisaient les historiens : la ville aurait été tantôt oppidum romain, forteresse légendaire wisigoth, « castrum Rhedanium », la capitale de la Septimanie, ou encore un site oublié, dédié à un dieu païen gaulois « Ara ». Le village aujourd’hui déserté devait alors avoir un rayonnement aussi étendu que Narbonne ou Carcassonne.

Il venait ici pour une raison bien précise. Voir le curé du village, l’abbé François Bérenger Saunière. Le notaire avait entendu ce nom pour la première fois quatre mois auparavant. Il était alors à la recherche d’un latiniste capable de traduire certains documents en latin trouvés à son étude. C’est le curé de Quillan qui lui avait donné ce nom.

Le notaire arriva enfin dans l’impasse menant à l’église et à son presbytère adjacent. Il trouva facilement le curé , sa stature athlétique et sa grande taille le rendait reconnaissable de loin. Il était en conversation animée avec une dame assez âgé que le notaire savait être sa logeuse. Le presbytère, vendu et revendu depuis la révolution française, était inhabitable depuis fort longtemps.

Elle écoutait sans un mot, l’abbé lui agitait sous le nez un journal reprenant les résultats du vote du dimanche précédent. Le curé avait encore ce pêché de jeunesse de dire abruptement ce qu’il pensait. Il avait souvent tendance à oublier qu’il était nouveau dans le village et donc un étranger dont la première tâche, avant de vitupérer  le gouvernement et la mairie, était de se faire adopter par ses paroissiens.

L’abbé, qui était depuis quelques mois professeur au séminaire de Narbonne, s’était vu rétrograder et nommer à la cure de Rennes le château après une courte procédure disciplinaire. Ce ne sera pas la dernière fois que son esprit indépendant et rebelle, lui apportera de tels déboires.

Nous sommes encore loin de la légende du curé aux milliards ou du personnage qui inspira nombre d’auteurs avides de mystères faciles et de trésors légendaires. En octobre 1885, Bérenger Saunière venait d’arriver dans ce village isolé qu’aucune réelle route ne reliait à Couiza, le bourg le plus proche. Fidèle à son caractère il avait occupé la plupart de son temps à rencontrer les 300 âmes de Rennes et à mener une bataille à priori perdue d’avance contre le ministère des cultes et la mairie. Il essayait d’obtenir un subside de 90 francs qui lui permettrait de restaurer le toit de son église qui menaçait de s’écrouler.

Le notaire attendit discrètement la fin de la conversation pour se présenter au curé.

Les deux mains tendues, c’est en fait l’abbé qui s’approcha du notaire.

— Bonjour Maître Escolier ! salua l’abbé. Il s’amusait toujours de ces deux mots côte à côte.

— Bonjour Monsieur l’abbé. Le notable trouvait toujours un peu difficile d’appeler « mon père » ce jeune homme à peine plus âgé que son fils cadet.

L’abbé faisait parti de cette nouvelle génération dont la première langue était le français et non plus l’occitan. En entendant leurs accents, un parisien égaré aurait pensé que les deux hommes n’étaient pas du même pays. En réalité ils n’étaient pas de la même époque.

Les deux hommes se serrèrent la main. Les deux mains de l’abbé enveloppant la main blanche et moite de sueur du notaire. Dans le lointain, un grondement annonçant un orage fit pivoter la tête des deux hommes vers le ciel.

Le notaire reprit le fil de ses pensées interrompu par le tonnerre.

— Alors, avez-vous du nouveau concernant ma petite affaire ? Il n’avait pas fait tout ce chemin pour une visite de courtoisie et souhaitait en venir  rapidement au but de sa venue.

— Bien sur. Mais entrez donc avant qu’il ne pleuve ! Le ciel est menaçant depuis ce tantôt, commença le curé en faisant un pas de coté pour laisser son visiteur entrer le premier.

Le notaire accepta bien volontiers l’invitation au moment précis où premières gouttes commençaient à tomber. Situé dans le prolongement de l’église, le presbytère était encore inhabitable. L’abbé recevait dans la salle commune de son hôtesse en attendant une hypothétique restauration de son logement de fonction.

Il commençait bien à recevoir des dons en huile de coude et en matériaux mais là où quelques semaines auraient suffit, des mois lui seraient nécessaires. Les travaux de l’église étaient prioritaires. La maison de dieu d’abord, le domicile de son serviteur serait pour plus tard. D’autant que le toit menaçait de s’effondrer.

La salle de séjour dans laquelle était reçu le notaire était chichement meublé. Un cabinet, quelques chaises et fauteuils dépareillés au cannage fatigué ne présentaient pas le niveau de confort auquel le notaire était habitué. Si les murs étaient simplement blanchis à la chaux, le sol était carrelé. La première fois que le notaire avait passé cette porte il s’était attendu à voir le sol en terre battue comme dans la grande partie des modestes demeures des villages environnants. Une cheminée, adossée à un mur nu complétait le tableau.

Dehors l’orage semblait être hésitant. Même avec les fenêtres ouvertes, la pièce n’offrait pas de moment de répit à la moiteur ambiante. Les quelques gouttes timides étaient immédiatement bues par le sol comme par un buvard neuf ne rafraîchissaient pas l’atmosphère.

L’abbé montra un fauteuil à son visiteur et s’assis sur une chaise proche de l’entrée avant de répondre enfin à la question du notaire.

— Comme je vous l’ai écrit, j’ai terminé de recopier au propre mon travail de traduction. Celle-ci vous attend.

— Je ne vous cache pas que j’attends ce moment avec impatience, lui répondit le notaire en se dandinant sur son siège pour souligner qu’il lui tardait de tenir les traductions entre ses mains. Depuis notre dernière rencontre j’ai progressé dans mes recherches et je suis une piste que je qualifierai de prometteuse. J’attend beaucoup de votre travail !

— Cette piste concerne donc l’un de mes plus illustres prédécesseurs, si j’ai bien compris. J’avoue avoir été surpris de la provenance des documents que vous m’avez confié. J’ignorai que vous puissiez avoir des papiers personnels appartenant à l’abbé Bigou.

— Parce que vous avez entendu parler de l’abbé Bigou ? Il a été curé de Rennes le château il y a pourtant fort longtemps. s’étonna le notaire qui paraissait en savoir long sur ce dernier.

— J’avais fait quelques recherches sur la curie qui m’était confiée avant de…quitter Narbonne et je ne parle pas des histoires de clochers qui circulent ici et qui le concernent. Mais j’admet ne savoir en vérité que peu de choses à son sujet. Tout ce que je sais est qu’il avait pris la succession de son oncle qui avait été chargé de la curie de Rennes le Château jusqu’en 1770 ou 75…

— 1774 précisément. Corrigea le notaire qui prouvait en savoir long sur la vie de l’abbé Bigou.

— …et qu’il fut déclaré réfractaire après la révolution française, ce qui l’obligea à s’exiler en Espagne où il devait mourir peu de temps après.

— Effectivement, il fut déclaré réfractaire pour avoir refuser de prêter je ne sais quel serment.

— Je ne sais quel serment ? Repris l’abbé soudain plus grave. Mais ce n’était pas n’importe quel serment ! L’abbé était maintenant atterré que le notaire, qui semblait bien connaître son sujet, ignora cet épisode charnière de la vie de l’abbé Bigou. Il a refusé de prêter serment à la constitution civile du clergé qui concernait tous les ecclésiastiques exerçant une fonction publique, voilà le serment auquel il a refusé de se prêter ! Cette constitution réorganisait le clergé français par décret en commandant l’apostasie et le parjure ! Chaque curé et évêque devaient être élu par les citoyens qui pouvaient voter contre la simple obligation d’assister à une messe avant d’aller voter ! Chaque ecclésiastique devenait donc fonctionnaire ! Et attendez, ce n’est pas tout ! Pour couronner le tout, chaque titulaire d’un diocèse devait recevoir l’investiture d’un évêque « métropolitain », et non plus du pape ! Imaginez que chaque membre du clergé devait jurer d’être fidèle à la nation, à la loi et au roi et de maintenir cette constitution décrétée par l’Assemblée nationale constituante !

Le visage de l’abbé s’était empourpré. Il s’arrêta de fustiger quand il réalisa qu’il laissait sa passion prendre le pas sur sa raison, ce qui permit au notaire enchaîner.

— Bigre ! Je savais qu’il avait du quitter le pays précipitamment mais j’en ignorais les véritables raisons. Ainsi donc, l’abbé décida de ne pas prêter serment et de s’exiler en Espagne ?

—  En réalité ce n’est pas aussi simple. L’abbé Bigou a bien prêté serment répondit l’abbé Saunière en souriant gravement.

— Alors là je ne comprends plus dit le notaire en se reculant dans son siège. Vous me dites maintenant qu’il a prêté serment mais a quand même été obligé de partir en laissant tous ses biens derrière lui ?

— Il a été un « curé jureur » comme on a pu les appeler, mais pendant seulement un mois. Il se rétracta en apprenant la condamnation de la constitution par le pape dans le bref Quod Aliquantum du 10 mars 1791. L’abbé s’interrompit un moment, le œil attiré vers l’extérieur par un éclair. Son regard atteint la vitre lorsqu’un coup de tonnerre claqua. Une nouvelle loi fut votée le 26 août 1792 proclamant que tous les ecclésiastiques qui avaient refusés ou rétractés le serment civique devaient quitter leur département dans les huit jours et le royaume dans les deux semaines sous peine de déportation en Guyane.

— Ce qui explique pourquoi l’administration révolutionnaire à mis des séquestres sur ses biens avant de les vendre aux enchères ! Conclu le notaire

Le notaire tendit à l’abbé un papier jauni et craquant portant un sceau presque illisible sur lequel seul le mot « extraordinaire » était lisible. La page était intitulée « Séquestration des biens et effets de Bigou ci-devant curé de Rennes ».

L’abbé lu avec attention le document officiel daté de 1793.

« Du premier mars mil sept  cent quatre vingt treize An 2ème de la République Nous Maire officiers municipaux et procureur de la commune de Rennes raportons qu’en exécution de la loy du 12 février 1792 à nous envoyée. Concernant le séquestre des biens du émigré – Vu que le nommé Bigou cy-devant curé de ce lieu a été en Espagne ou ailleurs sans avoir pretté son serment que nous ignorons le lieu de sa residence  et présumé être émigré nous nous serions transporté ce jourd’huy dans une maison à lui appartenante ou nous naurions rien trouvé et pour mettre la susdite loi a exécution nous avons établi pour séquestres et gardiens du fruit provenant des possessions appartenants audit Bigou les citoyens François Sausede et François Fallet dit petitou messagers de Rennes que nous avons enjoint de veiller avec exactitude et que nous avons chargé de la gestion du bien acquis par ledit Bigou dans le terrain dudit lieu de Rennes 1° Consistant en une petite maison trois champs une vigne et un jardin lesquels dits séquestres ont accepté ladite gestion a eux confiée et ont promis de s’en acquitter et de ce dessun avons dressé le présent procès-verbal signé de nous et de notre sec greffier non lesdits séquestres et artozoul qui ont dis ne savoir de ce requis lequel a laissé tout ces biens au pouvoir d’Antoine Artozoul de ce lieu qui nous a dit le tenir en afferme et a offert de rendre compte cependant des fruits croissants par Rennes 2° que neuf à dix cheze vieilles de paille et une roue pour la broche avec une cornue aussi vieille. »

Il acheva sa lecture à haute voix.
— Cet révolution n’aura rien apporté de bon et nous en payons encore le prix. Après avoir essayé de tuer Dieu de leurs propres mains les républicains ont porté au pouvoir un boucher et maintenant un usurpateur.

Cette réflexion destinée à lui-même plus qu’à son interlocuteur ponctua sa lecture et ramena le notaire à la conversation.

— Vous comprenez maintenant comment ces documents sont parvenus jusqu’à moi via mon père, et son père avant lui qui a fait l’acquisition des biens cités par le document dont vous venez d’achever la lecture précisa maître Escolier.

— Mais quel est donc le rapport avec votre chasse au trésor, monsieur le notaire ?

— L’abbé était le confesseur de Marie de Negri d’Ables, Marquise de Hautpoul qui comme vous devez le savoir a été l’une des dernières descendantes des seigneurs de Rennes. C’est d’ailleurs sa fille qui laissa le château quitter l’héritage familial. A la veille de sa mort qui devait survenir le 17 janvier 1781, la marquise lui a confié un très grand secret de famille ainsi que certains documents en lui demandant de transmettre ce secret à une personne digne de le recevoir.

— Ainsi ce grand secret serait l’emplacement d’un trésor ? demanda l’abbé en hochant la tête avec incrédulité.

— Certes oui ! répondit simplement le notaire.

L’abbé se leva alors pour ouvrir un tiroir dans un cabinet proche de la porte et en sorti les documents originaux accompagnés de leur traduction. Il les tendit au notaire, qui s’empressa de les saisir, avant de se rasseoir.

Les traductions que le moine venait de donner au notaire avaient le mérite d’être simples. Les documents ne faisaient en réalité aucune mention de trésor ou de grand secret. Il s’agissait de plusieurs pages de préparation de messe et d’une page ne comprenant que quelques phrases en latin portant une date : 18 janvier 1781. L’abbé avait écrit sa traduction à la suite de chacune de ces phrases.

Le notaire parcouru rapidement  les pages concernant les sermons pour s’arrêter sur la dernière page contenant la liste de phrases et leur traduction de la main de l’abbé.

Le notaire prît connaissance des traductions avec avidité, froissant la page en la lisant. Sa lecture commencée en silence, devint de plus en plus animée. Les yeux écarquillés il ponctuait certains passages de différentes onomatopées.

MIHI PRAETER OMNES ANGULUS RIDET : Ce coin de terre me sourit plus que les autres.

OCULOS HABENTES NON VIDETIS ET AURES HABENTES NON AUDITIS ! : “Vous avez des yeux : vous ne voyez pas, vous avez des oreilles : vous n’entendez pas”. Dans la marge l’abbé avait noté : Évangile de Marc, 8, 18.

MANET ALTA MENTE REPOSTUM : Le souvenir reste profondément gravé dans le cœur.

ESTO FIDELIS USQUE AD MORTEM ET DABO TIBI CORONAM VITAE : Reste fidèle jusqu’à la mort, et je te donnerai la couronne de vie. Ici l’abbé avait griffonné dans la marge Apocalypse 2,10.

MEMENTO QUIA PULVIS ES : Souviens-toi que tu es poussière

THESAURUS EFFODERE : Déterrer le trésor ou se rappeler d’un souvenir enfoui ?

UBI BENE, IBI PATRIA : La patrie est où l’on est bien

OBSCURIS VERA INVOLVENS : Enveloppe les choses vraies dans des choses obscures.

BIS DAT QUI CITO DAT : Qui oblige promptement oblige doublement.

ILLIC STETIMU ET FLEVIMUS, QUUM RECORDAREMUR SION : «Nous nous sommes arrêtés pour pleurer Sion», ou, «Nous nous sommes arrêtés et avons pleuré en pensant à Sion»

SIT TIBI TERRA LEVIS : Que la terre te soit légère »

Pendant que le notaire lisait les textes à haute voix, l’abbé se leva pour fermer les fenêtres. La pluie attendue était enfin arrivée et la température venait de descendre brutalement. L’abbé mis sa main sur son bras pour réprimer un frisson. De retour à sa chaise, il vit que le notaire avait terminé sa lecture. L’œil brillant, celui-ci resta le regard perdu dans le vide un moment pour mieux analyser ce qu’il venait de lire.

Reprenant le cours du temps, son attention se porta enfin vers le curé qui le regardait en silence.

— Qui est ce « Sion » qui est mort ? demanda le notaire.

La remarque fit sourire l’Abbé Saunière.

— Vous ne connaissez pas le psaume 2.6 ? « C’est moi qui ai oint mon roi sur Sion, ma montagne sainte ! » Sion n’est pas une personne, mais une colline située au sud de Jérusalem. C’est à ses pieds que se trouvait la fontaine de Siloé où Jésus Christ a rendu la vue à un aveugle. Sion est parfois utilisé comme synonyme de Jérusalem comme la prophétie de Zacharie : « Sois transportée  d’allégresse, fille de Sion! Pousse des  cris de joie, fille de Jérusalem! Voici,  ton roi vient à toi. Il est juste et victorieux, il est humble et monté sur  un âne ».

Le notaire prit de note de cette information sous la traduction.

— Est ce que cette traduction répond à vos attentes ? Lui demanda l’abbé d’un air interrogateur.

— Elle les dépasse vous voulez dire ! Je ne pourrai jamais vous remercier assez. Vous venez de me donner la clé qui devrait me mener au trésor.

— La clé ? Mais de quoi parlez vous ? demanda t’il finalement.

Bredouillant, car il ne savait pas par ou commencer le notaire marqua une pause avant de se lancer.

—  Vous… Vous n’avez pas remarqué que presque toutes ces phrases feraient d’excellentes épitaphes et que le  document est daté du 18 janvier 1781. C’est à dire le lendemain du décès de la marquise de Hautpoul ! Cela ne signifie qu’une seule chose : ce que je recherche doit se trouver dans sa tombe ! Il n’y a aucun doute que l’abbé Bigou cherchait un moyen de transmettre un message. Seul obstacle qui me barre la route maintenant est que sa tombe devrait être dans le cimetière en face d’ici. J’ai passé plusieurs heures à en faire le tour, en vain. Et comme vous le savez il n’est pourtant pas très grand.

— Mais vous savez que les phrases utilisées dans la page que vous m’avez donné à traduire, repris l’Abbé, est un amalgame de citations de Virgile, Horace et Plaute ainsi que des extraits de la bible et de l’évangile selon Saint Marc. C’est une vraie foire au bestiaux !

Le notaire était maintenant trop excité pour être réceptif aux arguments de son interlocuteur.

— Ce que je viens de lire ici confirme que la piste sur laquelle je suis depuis plusieurs semaines est la bonne. Je n’arrive pas à croire que je suis proche du but ! Le trésor, mon trésor est là, il m’attend. La sueur qui perlait de ses tempes n’étaient plus dû à l’effort mais à l’agitation.

— Oui monsieur le notaire, mais ce trésor ne serait il pas plutôt vraisemblable de le trouver en Égypte, enterré depuis des milliers d’années ou sur une île perdu du pacifique proche des Amériques, trésor de pillage abandonné par quelque pirate ? Les seuls trésors locaux sont les ifs et les rochers, et peut être la mule du père Bourial qui pense en tirer un bon prix à la prochaine foire d’Espéraza, objecta le curé en souriant.

— Vous avez bien tort de rire, si la tombe de la marquise n’est pas au village, je crois avoir compris ou se situe l’emplacement de ce que je recherche : nous irons voir ensemble si vous le souhaitez !

— Eh bien mon cher monsieur Escolier, je vous prends au mot ! dit le curé en se levant. Puisqu’il l’orage est passé, allons dès à présent sur les traces de ce trésor mystérieux. Je suis prêt à parier avec vous cent milles francs tant je suis assuré de ne pas avoir à les verser !

Les deux hommes sortirent ensemble de l’impasse menant au presbytère et s’engagèrent rue Grande en direction de la sortie Est du village. L’abbé du s’arrêter un moment pour discuter avec plusieurs enfants qui venaient pour le catéchisme. Il retrouva ensuite le notaire et ils empruntèrent ensemble le chemin par lequel ce dernier était venu laissant derrière eux la route principale sinueuse et tourmentée qui menait au village par l’ouest. Les enfants, heureux d’échapper à leur patronage ne souhaitaient pas rentrer chez eux tout de suite. Ils choisirent plutôt de suivre en procession un groupe de chasseurs se rendant en forêt.

Après environ un kilomètre de marche sur la terre jaune du sentier, devenue collante comme de la glaise après la pluie, le curé et le notaire bifurquèrent. Ils prirent ainsi un chemin moins fréquenté qui descendait du plateau et continuait à flan de falaise. Les arbres continuaient à distiller des gouttes d’eau qui parfois tombaient dans le cou des deux promeneurs, leur glaçant le dos. Le sentier étroit qu’ils suivaient désormais se perdait dans les broussailles, flanqué d’un coté du plateau calcaire sur lequel était ancré le village, et de l’autre, d’un précipice dégageant la vue sur l’horizon, découvert depuis la fin de l’orage. La colline du Casteillas sur laquelle s’élevait jadis une forteresse wisigothique, semblait à portée de main. Elle donnait une indication sur l’échelle des premiers contreforts des Pyrénées, clairement visibles à cette distance. Un décor naturel que l’abbé, trouvait toujours fabuleux. De son coté que le notaire n’y prêtait pas attention, trop concentré à regarder devant lui, les pensées tournées vers son précieux trésor, il devenait un peu plus Golum à chaque pas.

Alors que l’abbé commençait à perdre du terrain sur son guide, celui-ci s’arrêta comme un chien à l’arrêt et regarda vers le haut. Il se tourna lentement vers le curé avec un rictus lui signifiant qu’ils étaient arrivé. Il pointa le doigt vers une saillie les surplombant d’une vingtaine de mètres. En levant la tête Saunière pu apercevoir des ruines abandonnées et couvertes de broussailles.

— Que sont ces ruines ? demanda Saunière.

— Ce sont les restes d’un calvaire érigé par devinez qui.

— La marquise de Blanchefort ?

— Eh pardi oui ! confirma le notaire. Ce que je cherche doit être ici ! Et ce disant, il commença l’escalade, vêtu de son costume et de ses chaussures de ville.

Personne ne devait revoir le  notaire vivant.

Les enfants du patronage qui avaient escorté les chasseurs pendant un bout de leur course entendirent de loin l’Abbé crier à l’aide. Ils coururent dans sa direction pour finalement le trouver, la robe tachée et la main ensanglantée. Il tomba à genoux devant eux et leur enjoignit de courir chercher le médecin du village.

Le notaire était déjà mort quand le médecin arriva. L’abbé, qui était retourné sur le lieu du drame, semblait prostré. Il était assis sur un rocher les bras autour des jambes, son regard profond était perdu et n’exprimait aucune expression. Plus tard, les gendarmes trouvèrent le corps du notaire au pied d’une falaise. Leur enquête conclura à un accident.

Lorsque finalement, aidé par un gendarme, l’abbé de releva pour rentrer chez lui, son regard avait changé. Il affichait désormais de la détermination. Il venait de rencontrer aujourd’hui un homme poursuivant une chimère et que la foi avait mené à la mort, comme tant de chrétiens. En mourant, le notaire venait de planter la graine du doute dans l’esprit de l’abbé. Si une passion peut être dévorante, une obsession peut être contagieuse.

De retour chez lui, l’abbé resta debout contemplant ses mains sales aux ongles salit de terre. Enfin, doucement, il s’assit à son bureau.

Après avoir parcouru une nouvelle fois les documents confiés par le notaire, il ouvrit son carnet et écrivit.

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